La BO de « Superfly », un film dans le film

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La BO de « Superfly », un film dans le film

Message  rodrigo le Mer 12 Fév - 11:55



D’une certaine façon, l’une des plus grandes bande originale de l’histoire du cinéma repose sur un malentendu. En effet, Superfly est peut-être l’exemple unique dans l’histoire du cinéma, d’une bande originale qui n’est pas là pour servir un film, mais en contester le propos.

Le film Superfly, réalisé en 1972 par Gordon Parks Jr, raconte  l’histoire d’un caïd new-yorkais qui prépare un gros coup pour se retirer définitivement des affaires. Un schéma classique qui se conclut le plus souvent mal au cinéma. Mais le film, relate également les difficultés qu’il y a à quitter le monde de la drogue, et des dealers qui tapinent pour un commissaire de police qui, de manière prémonitoire, se nomme Reagan. Interprété par Ron O’neal, le personnage de Priest, incarne, puis imposera, une imagerie pleine d’éclats du gangster. A tel point que le célèbre parrain de Harlem, Franck Lucas, s’entichera du style excentrique du personnage et sera surnommé Superfly.

Pour son premier film, et emboitant le pas à son père qui vient de réaliser un an plus tôt Shaft, Gordon Parks Jr décide de convier Curtis Mayfield pour composer la bande originale. A trente ans, ce dernier a déjà une longue carrière derrière lui et peut se targuer d’une discographie déjà conséquente. Entre sa carrière solo et celle menée à la tête du groupe The Impressions qu’il vient de quitter depuis peu, il compte déjà une dizaine d’albums. Durant cette période, il a eu le temps de graver quelques classiques tels ‘’People get ready’’ qui fait suite à la Marche sur Washington de 1963,  Were a Winner, ou encore son ‘’This is My Country’’. Dans cette dernière chanson, qui est une sorte de réponse à un chant patriotique du même nom et écrit en 1940, il déclare  « I've paid three hundred years or more /Of slave driving, sweat, and welts on my back/ This is my country ». Pour Mayfield, il ne s’agit pas simplement  de payer son écot à la cause noire. Car il n’est pas James Brown qui peut chanter dans I’m black and I’m proud « nous préférons mourir debout que vivre à genoux »,  avant d’aller cirer les pompes de Nixon puis de Reagan. Soit deux figures abhorrées par Mayfield.

Cette cohérence se reflètera jusqu’à dans les situations les plus délicates, et notamment dans sa collaboration avec Gordon Parks Jr. Pourtant, dire que Mayfield n’aima pas le film, comme viendra le confirmer sa veuve, tient de l’euphémisme. Pour l’ex-leader de The Impressions, Superfly constituait une apologie en faveur de la drogue. Toutefois, il ne désista pas, et entreprit habilement de subvertir le film. Mayfield composera la musique de Superfly, et y apparaitra dans le rôle d’un musicien sur scène. Dans une veine qu’il voulut parodique, et sans qu’il fut tout à fait compris, il y interprète le titre Pusherman lors de l’entrée de Priest, mais également le Nothing on me qui suggère une volonté de nuancer le propos d’ensemble.



Mais outre le déchirant Little child runnin wild, cette détermination apparait le plus clairement dans Freddie is dead. Si par stratégie, Mayfield attendra que le film soit réalisé pour mettre des paroles sur la musique, il choisira cependant ce titre comme premier single de l’album. Ce choix n’est pas anodin. Alors que Superfly est tout entier dédié à la quête de Priest, Mayfield opère un décentrement et se fait interrogateur à l’endroit du personnage principal. C’est comme si Mayfield avait voulu anticiper tout malentendu et contester la glorification du héros. Pour Mayfield, l’évènement le plus important du film est ailleurs. Il s’agit de la mort de Freddie. Le plus tragique, c’est que le traitement superficiel qui en est fait est symptomatique et du même coup révélateur. Ce n’est donc peut-être pas seulement à l’auditeur, mais également au réalisateur, que s’adressent le constat selon lequel « Everybody's misused him /Ripped him up and abused him ». Pour cause, Freddie n’est qu’un simple soldat aux ordres de Priest, rétif à la violence, amoureux de sa femme, et mort pour avoir « vendu de la dope pour l’homme blanc ». A travers cette sorte d’oraison funèbre, Mayfield liquéfie le charisme du caïd,  et rend dérisoire et funeste le décor de Priest. Celui-ci n’est plus que l’auxiliaire d’une plantation  moderne qui est l’espace  de la mort, de la captivité et d’une guerre entre noirs.



Pourtant le film n’est pas si caricatural. S’il souffre de sa mise en scène, certains critiques ont décelé une volonté de souligner la faiblesse et l’impuissance des mouvements noirs qui ont eu pour contrecoup de laisser une place toujours plus envahissante pour la drogue. C’est peut-être cette résignation que Mayfield souhaita combattre, en se situant entre le spectacle et le spectateur. D’une certaine manière, Mayfield théâtralise le film, au sens où ses paroles fonctionnent comme le chant qui émane d’un chœur dans la tragédie antique. Aussi, par cette mise en dissonance, ce n’est pas seulement Superfly dont il est question. Car en fin de compte, les paroles de Mayfield pourraient être la réponse, non pas morale, mais politique à une partie des films de Blaxploitation.

Chafik Sayari

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Dernière édition par rodrigo le Mar 30 Juin - 18:43, édité 1 fois
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Re: La BO de « Superfly », un film dans le film

Message  shadrach le Mer 12 Fév - 12:16

Interessant, je me suis toujours demandé ce que Mayfield pouvait penser du film, s'il s'était investi ou si c'était juste une commande. Il est clair que le message véhiculé par les textes est plus fort que le film lui même.
Bonne idée Rodrimus (je m'y perds entre les anciens et nouveaux pseudos...) de relayer ici des articles en tous genres.

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Re: La BO de « Superfly », un film dans le film

Message  bernaldo le Mer 12 Fév - 21:26

Nous, on a pas muet!! héhéhé

Article intéressant Rodrimo, jvais regarder le film maintenant!! Wink 

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Re: La BO de « Superfly », un film dans le film

Message  Cobb le Mer 12 Fév - 23:50

Want some coke, have some weed / Tu veux de la coke, prends de la weed (Pusherman - Curtis Mayfield)

Vaste débat, merci de le lancer messieurs  afro 
Le problème est que pas grand monde dans les quartiers à compris le contraste entre la musique et les images.
L'album Super Fly a été vendu comme validant le film et son personnage à chapeaux, Priest.
Le personnage central n’est pas le Super Fly mais la (vente de) coke.
Elle irrigue le film et conditionne les personnages, orientant toutes les décisions importantes. Si il est vrai qu’à cette époque la mafia avait des liens avec la Warner par le truchement de Steve Ross et de sa société Kinney National Services, Priest n'est pas autre chose que le VRP du clan Genovese. Pas moins de six prises à l'écran, et encore, j'ai zappé la scène centrale voyant des clients/consommateurs divers et variés s'adonner aux "joies" de la coke.

Excusez la qualité de mon Divx pourrave.
L'ouverture du film est assez magnifique, les images du ghetto au son de Little child, runnin wild...

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Edit : Mise à part la dernière image j'ai été intrigué de voir que toutes les scènes de prises de coke sont cadrées de deux manières. Je croyais que l'un de ses cadrages était le plan américain, mais non, le plan américain prend les perso à mi cuisse.


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Cadrage de Super Fly : plan poitrine + plan taille.



Il existe deux types de plans rapprochés. Le plan rapproché taille et le plan rapproché poitrine. Ils ont en commun de créer une certaine intimité avec le personnage, celui-ci parait accessible, voir même vulnérable. Ils mettent en avant ce que dit et fait un personnage sans trop se focaliser sur son jeu. L’objectif du plan rapproché est de comprendre, décrire, la psychologie et les émotions d’un personnage. L’attention du spectateur est porté sur le ou les regards, les expressions du visage. Le plan rapproché taille cadre les personnages au niveau de la ceinture. L’accent est mis sur le personnage et ce qu’il dit ou fait sans pour autant oublier son corps. Certains éléments du décor apparaissent encore en arrière-plan pour situer le contexte. Le plan rapproché poitrine sera perçu comme plus intime par le spectateur. Il cadre les personnages un peu en dessous les aisselles. L’accent n’est plus mis sur la partie haute du corps du personnage mais bien sur son visage. L’objectif est clairement de comprendre les intentions et la psychologie du personnage.

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Dernière édition par Cobb le Mer 9 Avr - 18:22, édité 3 fois

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Re: La BO de « Superfly », un film dans le film

Message  Cobb le Ven 28 Fév - 10:23

Dommage, sur ce top on tenait un vrai débat politiquement incorrect...

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Re: La BO de « Superfly », un film dans le film

Message  Witchdoctor le Sam 5 Avr - 19:11

Jamais vu le film, la B.O. comble du hasard je l'ai posté il y a pas longtemps sur DP en 320kbps (je l'ai en cd), je vais la remettre ici

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Re: La BO de « Superfly », un film dans le film

Message  barz13 le Lun 7 Avr - 12:56

Super sujet Cobb, je vais aller prendre ce film, qu'est ce qui te surprends tant sur le cadrage des prises de coke ?

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Re: La BO de « Superfly », un film dans le film

Message  Cobb le Lun 7 Avr - 21:56

J'ai eu l'impression que les scènes de prises renforcent la proximité avec Priest et ses émotions, il n'y a pas vraiment de distanciation avec lui.
Je viens de poster le film ici.

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Re: La BO de « Superfly », un film dans le film

Message  bernaldo le Mer 9 Avr - 19:28

Merci Cobb, j'ai regardé ce film hier soir et j'avoue que dès le départ j'étais dedans avec cette course poursuite limite à la Monezza (chutes, rebondissements et tabassage bien sur  Wink ). J'ai trouvé Priest dans un bon délire en fait, il veut juste être blindé et rien branler avec sa copine!! Là, vient toute la psychologie de l'engrenage soutenue par son "ami", imagine ce qu'on pourrait gagner en 4 ans?? La leçon à retenir, je pense, c'est que dans le business, y'a pas d'amis!! (et dans le travail non plus à quelques rares exceptions près)

B

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Re: La BO de « Superfly », un film dans le film

Message  bernaldo le Mer 9 Avr - 19:35

Petit bémol tout de même, les traductions sont aléatoires mais n'empêchent pas de comprendre le déroulement du film.

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Re: La BO de « Superfly », un film dans le film

Message  Cobb le Mer 9 Avr - 19:38

bernaldo a écrit: les traductions sont aléatoires mais n'empêchent pas de comprendre le déroulement du film.

Tout à fait, et comme souvent avec les vostfr.

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Re: La BO de « Superfly », un film dans le film

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