Rencontre : le vrai Rick Ross

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Rencontre : le vrai Rick Ross

Message  rodrigo le Mar 7 Juil - 22:10


Si Rick Ross a été maton dans une autre vie, Rick Ross, le vrai, a, lui, bien failli passer sa vie du mauvais côté des barreaux. Ce dealer, le premier à inonder les États-Unis de crack au début des années 1980, est aujourd’hui sorti de prison et galère dans les rues de Los Angeles en tentant de raviver sa légende. Entre deux ventes de t-shirts, il nous raconte son histoire.

C'est une rue déserte perdue au milieu du damier desséché que forme South Central, quartier fané planté à l'ombre des lumières de Los Angeles. L'air est chaud, le goudron de la route brûlé par le soleil de saison. Personne aux alentours. Soudain, brusquant la ligne d'horizon huileuse, une voiture déboule de nulle part. La conduite est nerveuse, saccadée. Les pneus crissent. Le véhicule rebondit sur l'asphalte grillé en branlant du capot. Avant de s'arrêter net. C'est un petit homme au crâne lisse, la barbe crépue, qui apparaît. Le style est quelconque, un tee-shirt large, sans forme et un jean mal repassé qui tombe sur des baskets qui ont fait leur temps. Le type contourne le véhicule. Un coup d’œil à droite. Un autre à gauche. Un claquement sec. Le voilà qui extrait deux gros cartons du coffre. « Ne vous inquiétez pas, ce n'est pas de la drogue ! », lâche l'inconnu dans un éclat de rire qui donne un étrange relief globuleux à ses yeux. D'un geste vif et précis, il éventre l'un des paquets et dévoile à la lumière de l'après-midi un lot de tee-shirts de toutes les couleurs. Comme quasiment tous les jours de la semaine, le zigue fait la tournée des popotes du coin pour vendre ses fringues. Cette fois, il compte faire sa déballe dans un lycée. Une déballe aux airs de croisade. Pour ce drôle de commercial, cette petite affaire est avant tout une question d'honneur. Sur les tee-shirts qu'il cherche à refourguer, comme sur celui qu'il porte ce jour-là, une phrase a été floquée sous un imprimé qui dessine les contours de son visage : « The Real Rick Ross Is Not A Rapper ». « Il n'y a qu'un Rick Ross, c'est moi! », tonne-t-il. Depuis plusieurs mois, Rick Ross s'échine à vendre ses tee-shirts pour dénoncer ce qu'il considère comme une appropriation frauduleuse : celle de son nom par William Leonard Robert II. Rick Ross. Le rappeur de Miami, sa barbe gargantuesque, ses bourrelets tatoués de bibendum gangsta, ses disques de platine, ses dollars en pagaille. Rozay. The Teflon Don. Rick Ross. Depuis l'explosion sur l’avant scène musicale du rappeur, Rick Ross, le « vrai », s'est engagé dans une bataille contre ce dernier, dont la vente de tee-shirts n'est qu'une déclinaison. Ces dernières années, celui qui passerait aisément pour un lilliputien à côté du mastodonte floridien s'est notamment lancé dans une bataille juridique de longue haleine. Rick Ross s'est attaqué à un monstre d'altitude en portant plainte contre le rappeur, mais aussi contre sa maison de disques, Warner, son label Def Jam et l'un de ses anciens patrons : Jay Z. Brinquebalé d'une cour ‘a l'autre et de juge en juge, Rick Ross a failli se noyer dans les méandres du système judiciaire américain, asphyxié par ses ressorts et ses recours. Il a fini par trouver de l'air devant les micros des médias qui ont bien voulu lui donner la parole. De temps à autre, Rick Ross s'agite a la radio ou dans les colonnes d'un magazine, vitupérant et rabâchant le même mantra. Un discours qu'il n'hésite pas à réciter une nouvelle fois, ses cartons de tee-shirts sous le bras : « "Rick Ross" est un bidon. Il a utilisé mon nom mais aussi ce que je suis, ma réputation et mon histoire, pour se construire une crédibilité. Et il n'a jamais eu la décence de m'en parler ! »

Les collégiennes que croise Rick Ross à l'entrée de l'établissement ne lui prêtent pas un regard. Elles ne les connaissent pas, lui et son histoire. Dans la cour du collège, les bras lestés de fringues, Rick Ross a des airs de camelot quelconque. Cela dit, il n'y a pas d'autre endroit dans South Central, enclave noire et explosive coincée dans le creux de la cité des Anges, qui ne porte pas la trace et les stigmates de l'histoire de Rick Ross. Pas un mur, un bout de trottoir, un backyard. Il fut un temps où Rick Ross était partout. Au volant de sa voiture, le petit homme croise dans les rues de son quartier. On passe devant une petite bicoque à la façade jaunie par les années, décrépie. Rick Ross sourit : « Tenez, ce motel était à moi, a une époque. » À une époque, tout South Central était à lui. La ville de Los Angeles était à lui. « Je pouvais tout acheter avec l'argent. Des motels comme ça, j'en avais une trentaine. » Il fait une pause. Ses lèvres se plissent et dessinent les contours d'un étrange sourire en coin, mélange d'amertume et de nostalgie. « Avec l'argent de la drogue, j'avais tout ! » Rick Ross ne paye pas de mine. Il y a trente ans, ce petit homme fluet gagnait près de trois millions de dollars par jour en inondant la ville et ses faubourgs de cocaïne et de crack. Rick Ross, l'auteur de l'illustre « Hustlin' » a toujours démenti s'être inspiré du nom de l'angelino déchu pour s'imposer au premier plan. Cela dit, il ne s'est jamais caché de connaître son histoire et sa réputation. Comment aurait-il pu en être autrement ? Au panthéon de la voyoucratie yankee, Rick Ross est une icône vivante devant laquelle on allume des cierges. Un cow-boy mythologique, reflet d'une Amérique se vivant et se consommant comme un western.

UN COUP DROIT ET DES REVERS

Rick Ross aime sortir à l’envi la carte qui lui fait office de permis de conduire comme le testament d'une vie et d'une légende. Sur ce bout de plastique fripé, il est écrit : Ricky Donnell Ross, né le 26 janvier 1960, à Troup, au Texas. Rick Ross a débarqué a Los Angeles tout gamin avec sa mère, son oncle et sa tante, Il a passé son enfance dans une turne de South Central installée a deux pas de la Freeway 110, une autoroute monstrueuse calée sur de gargantuesques pylônes de béton et qui cisaille la ville en deux. Dans le quartier, le macadam tremble sous le ballet tonitruant des voitures fusant sur la Freeway. Chez le jeune Ricky, les murs tremblent aussi, Son oncle, qui vit avec eux, a pour habitude de frapper tout ce qui bouge. Un soir, la situation dégénère : après un énième coup de sang de son frangin contre sa femme, cette fois, la mère de Ross s'interpose et finit par le tuer. Ricky grandit sans sa mère, incarcérée. À son retour, la vie est toujours aussi dure. Madame Ross fait des ménages, trie des dossiers et s'en remet aux allocations sociales pour joindre les deux bouts. Ricky, lui, déteste l'idée d'être dépendant des autres. Très vite, il cherche à gagner son pain seul. Il tond des pelouses pour se faire de l'argent. Surtout, il sert de petite main aux caïds qui tiennent les corners du quartier. L'adolescent qui se bat à l'école présente le pedigree idéal pour venir garnir les rangs toujours plus nombreux des gangs naissants. Raté : après s'être fait braquer dans les couloirs de son collège, Ross se jure de ne jamais rejoindre une faction de voyous. Quelle que soit la façon dont il réussira dans la vie, ce sera seul, sans affiliation. Ross refuse de s'en remettre aux bons offices de truands à la petite semaine pour faire son chemin. Sa route, il la tracera tout seul.

De fait, la route qui devrait le mener sous les palmiers de la prospérité passe d'abord par le Manchester Park, un jardin du quartier où, à l'époque, il n'est pas rare de retrouver çà et là dans l'herbe vernie par la rosée du matin le cadavre criblé de balles d'un pauvre bougre. À la faveur d’une rencontre fortuite avec un professeur de tennis qui officie sur le terrain croûté qui trône au milieu du parc, Rick Ross se prend de passion pour la petite balle jaune. Trop frêle pour s'échiner sur les terrains de football, trop petit pour dunker au panier, Rick Ross enchaîne les services et les volées à la perfection. « Je navals pas trente-six solutions dans la vie. Le tennis était pour moi le seul moyen que javais pour me trouver un avenir. » Grâce au tennis, et alors qu’il peine encore à lire correctement, Ross dégotte une bourse pour l'université. Direction le Los Angeles Technical College, dans le quartier huppé de Baldwin Hills. Là-bas, en même temps qu'il sue sur les courts, Ross étudie le design automobile. Un domaine qu'il explore en s'intéressant aux lowriders, ces voitures typiquement californiennes, sorte de paquebots roulants montés sur des châssis. Mais sans argent, Ross ne peut se constituer une collection digne de ce nom. Les vieux réflexes du quartier réapparaissent : avec quelques complices, le jeune homme se met à voler des voitures qu'il désosse et dont il recycle les différentes parties. En 1982, il est arrêté pour vol de pièces détachées. Relâché rapidement, il reçoit un coup de fil de Mike, un vieil ami de South Central, qui a intégré l’équipe de football de la faculté de San José. Mike veut lui faire part d'une récente découverte.

UNE HISTOIRE DE CAILLOUX

« Lorsque j'ai débarqué chez lui, Mike a sorti un sac sur la table, se souvient Rick Ross. Dedans, il y avait plein de petits sachets remplis de poudre blanche. “ C’est nouveau ”, m'a lâché Mike. » Sur le moment, Ross ne sait pas ce que c’est que cette poudre qui brille sous la lumière d'une lampe de chevet. Dans les rues de South Central, personne n’a jamais rien vu de tel. La cocaïne n'a pas encore vampirisé le quartier ni les autres ghettos d’Amérique. Les junkies du début des années 1980 se contentent alors de se camer à l'héroïne ou au PCP. « Mike m'a raconté que les Blancs de sa fac adoraient cette drogue. Il m'a filé un sachet en me disant que je pourrais faire beaucoup d'argent avec. Je ne le croyais pas. » Rick Ross file dehors avec le pochon magique caché dans le creux de sa main. « Je suis allé tout de suite voir les big homies de la rue, les gros poissons du coin. Personne ne savait ce que c'était, cette poudre. Et puis je suis tombé sur un vieux pimp, Martin », se souvient-il. Le maquereau s'empresse de récupérer la poudre. Quelques minutes plus tard, il revient voir Rick les yeux vitreux, l'enfer barbotant dans le lit de ses pupilles qui semblent ne plus avoir de fond. Martin est accompagné d'un de ses amis, Big Mouse : « Je t'ai trouvé un client. » Ross n'en revient pas. Mike avait raison, cette drogue est du tonnerre. Chauffée et dissoute avec de l'ammoniac ou du bicarbonate, elle se transforme en petits cailloux blancs qui peuvent être fumés. Du crack. Une drogue qui dévore et aliène les corps. Une drogue d’accro qui fait perdre la raison. Une drogue qui fera vendre dès qu'elle mettra le grappin sur son lot d’âmes faibles. Rick Ross sait qu'il a là un bon moyen de faire de l'argent facile. Plus efficace que le tennis, en tous cas. Le type commence d'abord à vendre quelques sachets pour le compte de son ami Mike, sans prendre de commission. Très vite, il se rend compte que l'un de ses professeurs à l'université vend lui aussi de la cocaïne en se fournissant chez des dealers nicaraguayens. Ross se met a son compte et s’approvisionne aussi chez ces derniers. Après avoir observé le pimp Martin faire son affaire, il apprend à transformer lui-même la poudre en cailloux. Il n'a jamais oublié la recette. De tête, il récite l'autre mantra de sa vie d'un trait, mécanique,jouissif : « Tu prends de l'eau et tu trempes la cocaïne dedans. Tu ajoutes du bicarbonate de sodium, puis tu réchauffes. Cela fait de la mousse, comme celle du savon. Tu continues a chauffer et cela se transforme en gel. Tu arrêtes de chauffer, tu ajoutes de l’eau froide et tu as les cailloux. C’est tout simple. » Parmi ses dealers nicaraguayens, Rick Ross s'acoquine notamment avec un ancien directeur marketing du nom d'Oscar Danilo Blandon. Ce dernier a fui son pays pour la Californie après l'accession au pouvoir des rebelles sandinistes d'extrême gauche. Il a gardé des attaches au Nicaragua et la drogue qu'il importe est parmi la moins chère sur le marché. Ross peut ainsi vendre sa cocaïne à des prix qui défient toute concurrence. Il devient l'un des vendeurs les plus prisés de Los Angeles à mesure que la drogue ravage les narines de la ville. « Au départ, j'avais commencé en me disant que si je pouvais faire 5 000 dollars, ce serait pas mal pour rebondir. Mais je faisais tellement d'argent que je ne pouvais pas arrêter. Je n’arrêtais pas de me fixer des limites que je franchissais ensuite. Après 20 000, je me suis dit 100 000 et puis encore plus. Je suis tombé dans un cercle vicieux. » Un cercle que le néo-dealer entretient méticuleusement : à rebours de certains de ses congénères qui aiment dilapider leurs recettes, Ross, lui, ne fait que réinvestir son argent. « Je faisais comme dans le monde des affaires. J'étais un businessman. »

La voiture de Rick Ross longe le fameux Manchester Park où, jadis, il jouait au tennis. Le terrain est encore là, entouré de quelques arbres. Des petits vieux font les cent pas dans l'herbe, digressant confortablement sur les tracas du quartier. Quelques bambins tentent d'engager des galipettes sous les regards attendris de leurs mères. C'est à cet endroit-là que Rick Ross a fait ses premières transactions, au début des années 1980. Caché dans le gymnase attenant au parc, il réceptionnait les cohortes d'acheteurs attirés par son affaire. « Les gens venaient de partout. Mais ce n'était pas des junkies. Plutôt des mecs avec du fric, des mecs qui étaient eux-mêmes dealers, note Rick Ross. Je suis rapidement devenu un gros poisson et mes acheteurs prenaient dix, vingt ou trente kilos qu'ils revendaient ensuite. » Parmi ses clients, Rick Ross compte plusieurs leaders des Bloods et des Crips, les deux principaux gangs noirs de la ville. C'est lui qui est d'abord venu les voir pour leur proposer son produit et les assurer de sa rentabilité. « J'ai été chanceux, ils auraient pu avoir ma peau, explique Ross. Un jour j’ai eu affaire à Big Honcho, l'un des boss des Crips de Grape Street. Un type qui pouvait foutre la pâtée à n'importe qui. Il était jaloux que je fasse plus d'argent que lui - il ne vendait que du PCP. Une nuit, il a débarqué avec quatre mecs dans une boîte ou je faisais du roller. Je pensais que j'allais me faire défoncer. Et puis il m'a dit : “ J'ai entendu que tu t'en sortais bien. ”» Rick Ross marque une pause et respire un grand coup. Il éclate de rire en levant les yeux au ciel, fébrile. « Putain, j'avais si peur. Bref, je lui ai dit : “ Big Honcho, j'ai un truc pour toi. ”» Le lendemain, Ross file pour 10 O00 dollars de cocaïne au parrain. Gratis. Charge à lui de revendre le matos comme il le souhaite. « C'était une manière de me le mettre dans la poche, note Ross. Je savais que si je lui donnais quelque chose, il me serait redevable. Quelques jours plus tard, Big Honcho est revenu me voir avec 40 000 dollars. Ce jour-là, j’ai su que les mecs de gangs, les OG's, seraient mes meilleurs clients. Ces types-là pouvaient vendre un paquet de came et me ramener beaucoup d'argent. »

CORLEONE

Bientôt, le mot dépasse les quartiers angelinos et se mue en bruissement fiévreux. La nouvelle court partout, fusant sur les freeways du pays. On dit qu'à Los Angeles, un petit homme sans attache ni label vend de la cocaïne pour un rapport qualité-prix imbattable. Rick Ross devient « Freeway Rick Ross », l'homme qui fait circuler ses affaires aux quatre coins des États-Unis. Le gandin de South Central vend sa came dans l'Ohio, au Texas, en Louisiane, à New York. Tout le monde fume les petits cailloux et sniffe la cocaïne du docteur Ross, de la ménagère black au chômage au golden boy de Wall Street. A 23 ans, il est millionnaire. Entre 1982 et 1989, les agents du FBI estiment que Rick Ross a acheté et revendu près de trois tonnes de cocaïne pour des bénéfices estimés à quelques 300 millions de dollars. « Je pouvais me balader avec trois mille dollars en petites coupures dans les poches, raconte Rick Ross, placide. J'ai vécu longtemps chez ma mère. Je mettais l'argent sous le linge sale. Un jour, elle a trouvé des sacs remplis de billets et m'a demandé où je les avais trouvés. Je lui ai répondu que je les avais gagnés. C'était vrai, j'avais gagné cet argent ! »

Dans les bureaux du FBI, à Los Angeles, on s'est longtemps gratté la tête à l'heure d'évoquer l'histoire de ce sacré Rick Ross. Si les fédéraux ont pu rapidement mettre un nom sur ce dossier, ils se sont longtemps demandés a qui il appartenait. La Freeway Rick Ross Task Force montée pour arrêter Rick Ross a fait des pieds et des mains pour donner un visage à leur ennemi numéro un. Il faut dire que le dealer ne faisait rien pour se faire remarquer. L'homme était un mister nobody. Le même rencontré aujourd'hui à un coin de rue de South Central. Rick Ross a toujours été le même petit homme dépareillé. Jamais il ne s'est laissé prendre au jeu du bling bling. Au plus fort de sa gloire, il vivait dans une maison sans fard dans le quartier d'Inglewood. Indolore, incolore, Rick Ross ne craignait pas de se faire pister par la police. La seule peur à laquelle il s'est laissé aller, c'est celle de ses rivaux. Et encore. Rick Ross assure avoir toujours eu bien plus d'amis que d'ennemis. Généreux, le dealer n'hésite pas à l'époque à rincer ses acheteurs, mais aussi son entourage et sa communauté. Ainsi, il sponsorise pendant un temps une équipe de baseball de jeunes, achète des bancs pour la paroisse de sa mère, et file 60 000 dollars à un ami pour que ce dernier puisse lancer son label de musique. « Pourquoi les dealers sont-ils légendaires et respectés ? Ils sont plus respectueux, plus généreux que beaucoup de businessmen. Je pouvais aider n'importe qui. J'essayais de tirer les gens vers le haut », souligne Rick Ross, persuadé d'être bien plus un bon samaritain qu'un simple vendeur de mort. À South Central, beaucoup ont d'ailleurs préféré voir le dealer comme le bienfaiteur de la communauté. Rick Ross était aimé. Il l'est toujours. Au volant de sa voiture grinçante, il slalome dans les rues de South Central, longe plusieurs blocks tannés par le cagnard et finit par s'arrêter devant un pavillon rabougri à la toiture pas vraiment ordonnée. Cette drôle de bâtisse cache un backyard à l'herbe défraîchie au fond duquel est planqué un garage transformé en studio d'enregistrement dernier cri. C'est là, le visage a peine éclairé par la lumière reflétée par un énorme écran d'ordinateur que trône Jamal. L'homme a les yeux fatigués de celui qui a n'a jamais vraiment dormi, les traits creusés comme des tranchées et la voix éraillée du type qui en a bavé. « À une époque, j'ai tout perdu à cause de la drogue. J'ai perdu ma thune, ma Benz, mon studio. Je passais mon temps à taper du crack, de la crystal meth, des ecstasy, de la poudre. Tout. Et puis un jour, mon petit frère m'a proposé de rencontrer Rick Ross. Le vrai Freeway Rick Ross, le big homie ! Rick m'a aidé à m'en sortir en me payant un studio. Il a filé de l'argent a ma mère, aussi. J'ai arrêté la drogue et je me suis mis à bosser », raconte Jamal d'une traite. Ross, lui, ne dit rien, caché dans la pénombre du studio. Il semble ému. Pour une fois que quelqu'un témoigne de vive voix en sa faveur.

Outre la ponctualité de ses initiatives philanthropiques, Rick Ross voulait également agir structurellement sur le quotidien des gens. À la fin des années 1980, il rachète un vieux cinéma délabré de South Central. Il veut transformer la bâtisse éraflée par le temps en centre culturel pour la jeunesse des ghettos. Le projet d'une vie, semble-t-il. Celui d'un homme qui, en fin de compte, voulait faire le bien par-delà le mal. Mais à peine Rick Ross a-t-il signé les papiers pour prendre possession du cinéma et mettre en branle son idée que la police finit par lui mettre le grappin dessus. Une mise à l'arrêt fortuite qui revient aux talents inquisiteurs d'un chien d'une patrouille du Nouveau Mexique. Après que l'animal ait reniflé une cargaison de coke à une station de bus perdue dans le désert, la police parvient a remonter jusqu'à Rick Ross, à l'identifier et l'arrêter. Mais comment Rick Ross, lui qui a réussi pendant si longtemps à échapper à la vigilance des autorités, a-t-il pu se faire coincer si simplement ? « Des gens m'ont balancé. Des amis », répond-il tout sourire. Celui qui assurait n'avoir pas d'ennemis aurait donc été vendu par ceux qu'il s'échinait à chérir. Il éclate de rire : « Ces gens, je les connais, ils traînaient dans ma rue, chez moi. C'est comme ça. » En 1990, Rick Ross plaide coupable pour trafic de drogue et écope d'une peine de dix ans de prison. Au même moment, une enquête de la police des polices met a jour un système établi de corruption. Rick Ross témoigne contre les agents incriminés et parvient à être libéré au bout de quatre ans. À sa sortie, il jure de ne plus toucher à la drogue. Il n'a qu'une idée en tête : ce foutu cinéma.

DINDON DE LA FARCE ET FARCE DU DINDON

Pour mener à bien son projet, Rick Ross doit d'abord finir de payer l'ancien propriétaire. Problème : le dealer a les poches vides. Ses millions se sont dilapidés ces dernières années, entre honoraires d'avocats, pioches d'anciens complices et un deal foireux qui force Ross à verser plus de 6 000 dollars par mois depuis quatre ans au dit proprio. Enfin, malgré les difficultés, Ross ne se résout pas a abandonner. « J'imaginais cet endroit comme un coin de paradis sanctuarisé, loin des gangs. Avec ce cinéma, je pouvais devenir le maire de la ville. Il fallait que je continue ! », tempête-t-il aujourd'hui. Le dealer tombe alors sur une vieille connaissance... Oscar Danilo Blandon, le Nicaraguayen qui l'a pendant si longtemps pourvu en poudre, réapparait soudainement dans sa vie, un nouveau deal sous le coude. Il lui propose de trouver un acheteur pour une cargaison de cocaïne colombienne. À la clef : plusieurs centaines de milliers de dollars. Avec un coup pareil, Ross pourrait se payer le cinéma dont il rêve. Au diable la légalité et tout le reste. Le projet d'une vie vaut bien un dernier coup.

Le deal entre Oscar Blandon, Rick Ross et son acheteur doit s'effectuer le 2 mars 1995 sur un parking d'un centre commercial de San Diego. La suite, à l'instar de la toute première fois où il a vu la blanche de sa vie, Rick Ross la raconte comme si la scène se déroulait devant ces yeux. Le genre d'épisode charnière que l'on ressasse dans sa tête « Les mecs s'échangent l'argent. J'étais avec mes amis Mike et Chico. L'un d'eux a ouvert le coffre d'une voiture et pris des boîtes qui avaient l'air d'être des kilos de drogue. Mon boulot était fait. J'ai pris la voiture de Mike et suis parti. Et là, une voiture m'a coupé la route. La police. Derrière, la police. Mike et Chico étaient à terre. » Le début d'un cauchemar. Ce deal s'avère en réalité être une opération montée de toutes pièces par le FBI avec la complicité de Blandon pour faire tomber une bonne fois pour toute Ross. Quand il n'arrive pas à stopper net un voyou, le FBI n'hésite pas à se faire pousse-au-crime, cuisinant sa propre sauce avec les règles. Pour Blandon, ce piège est l'occasion de faire annuler une peine de prison à vie qui lui pend au nez après avoir été arrêté pour trafic de drogue et blanchiment d'argent en 1990. Rick Ross, lui, voit son monde et ses projets s'écrouler : « Danilo m'avait piégé. Putain, ce mec était mon ami. J'ai été si faible. Je m'étais dit que je ne toucherais plus a la drogue et j'ai accepté ce deal. Comme un junkie, je n'ai pas tenu mes promesses. Je ne peux en vouloir qu'à moi-même. » Depuis, Rick Ross n'a revu qu'une seule fois son ancien compère : au tribunal, lorsque ce dernier est venu témoigner contre lui en échange de plusieurs milliers de dollars filés sous la table par la DEA. Puisque cette affaire constitue alors sa troisième arrestation, Rick Ross écope, au titre de la loi sur la récidive, d'une peine de prison à vie. C'est la fin d'une histoire. Déchu de sa couronne de roi des dealers, le cinéma de ses rêves dérivant au loin sur un océan de désillusions, Rick Ross quitte pour l'éternité le soleil de Los Angeles et rejoint l'ombre du mitard, isolé du reste du monde.

En prison, l'ancien dealer décide d'occuper le temps en bouquinant. Il compulse des livres de business et d'entreprenariat. Du moins, quand il a accès à la bibliothèque. Et quand il a la chance de partir en promenade, il harangue ses codétenus pour les pousser à élaborer des projets une fois qu'ils seront sortis. Eux. Un jour, Rick Ross est demandé au parloir. De l'autre côté de la vitre, voilà un type qu'il n'a jamais vu de sa vie, propre sur lui, une raie parfaitement dessinée au milieu d'une grosse touffe de cheveu, la moustache taillée au millimètre. Il est accoudé à une pile de dossiers et cherche à se rencarder sur la personnalité d’Oscar Danilo Blandon. Gary Webb est journaliste, plume éminente du San Jose Mercury News, maverick de l'investigation, lauréat de nombreuses récompenses pour ses articles à charge contre les dérives du pouvoir dont le célèbre prix Pulitzer. Webb enquête depuis plusieurs mois sur une affaire qui sent le souffre. Le reporter a amassé une foultitude de preuves accréditant l’idée selon laquelle une bonne partie de l'importation de drogue aux États-Unis depuis le Nicaragua dans les années 1980 aurait été couverte par la CIA. Pour Webb, l'argent de cette drogue aurait permis aux Contras nicaraguayens - dont la balance Oscar Danilo était l'un des relais aux États-Unis - de financer leur guerre contre le pouvoir sandiniste honni par la CIA. Cette dernière aurait ainsi permis au crack de se répandre dans les quartiers des grandes villes pour organiser une contre-révolution favorable à Washington. « Moi, je ne savais pas qui étaient les Contras. Je me fichais de tout ça. Je faisais mon oseille, c'est tout ce qui comptait pour moi », pose Ross aujourd’hui.

Le dealer aurait été ainsi, malgré lui, une sorte d’agent de la CIA. Sous couvert de faire la nique au système, il aurait aidé ce dernier à déployer ses tentacules à des milliers de kilomètres des corners colonisés par les junkies. Une théorie calibrée comme il faut pour faire de Rick Ross une victime. Malgré les critiques, la publication par Gary Webb du résultat de ses investigations sous la forme d’un livre, Dark Alliance, en 1996, consacre Rick Ross comme une victime de l’Amérique, un martyr. Un statut que continue de revendiquer aujourd'hui l’ancien dealer, plutôt à l’aise dans cette position : « La politique m’a eue. Faut-il me blâmer pour avoir vendu de la drogue ou blâmer ceux qui me l'ont fait vendre ? Les officiels ont pensé que cette guerre au Nicaragua valait le coup de sacrifier une partie de notre communauté, de mettre de la drogue dans les ghettos. » Pour Rick Ross, cette histoire a des airs de faille qu’il faut exploiter. Nous sommes alors en 1996. Peut-être que la supposée implication de la CIA dans toute cette affaire pourrait lui permettre de contester sa peine de prison à vie. Ross transmet à ses avocats une plainte contre l'État. Il demande sa libération et cinq millions de dollars de dédommagement. Las, ladite plainte est rapidement rejetée. Bloqué en prison, Ross ne lâche rien et se trouve une nouvelle marotte : au lieu de se documenter sur l’art de faire du business, le voila qui épluche méticuleusement tous les bouquins de droit disponibles sur les étagères de la bibliothèque de la prison. Il en est certain, au détour d’une page, il trouvera le moyen de mettre l'État en défaut. Il y a bien un alinéa caché quelque part susceptible de lui ouvrir les portes de sa cellule pour de bon. C’est bien la seule chance qu’il a de sortir de là. Tandis que la presse annonce le suicide étrange du journaliste Gary Webb en 2004, Ross, lui, lit nuit et jour, sans s’arrêter. Il en oublie de déjeuner et dépense tout l'argent qu’il a reçu pour cantiner à photocopier des passages du code pénal. Enfin, un jour, miracle : il trouve. « La loi américaine rend la peine de prison à vie automatique après trois condamnations fédérales. Or, en réalité, je n'avais été condamné que deux fois », exulte-t-il encore aujourd'hui. En 1998, la cour d’appel accepte de réduire sa peine à vingt ans. Il n’en purgera finalement que quatorze. Rick Ross est laissé libre le 4 mai 2009. « J'ai battu le gouvernement ! Je les ai eus », rigole-t-il en se cramponnant à son volant. Comme si Rick Ross oubliait un instant qu’au moment de sa libération, à l’autre bout du pays, un ancien maton d’un quintal et demi commençait à faire son beurre en s'affichant avec son nom.

RÉINVESTIR, TOUJOURS

En déposant en 2010 une plainte contre le rappeur Rick Ross, Freeway voulait, à défaut de gagner quelques poignées de dollars, réaffirmer aux yeux du monde son histoire et son statut. Il n'y a qu’un thug qui compte, Rick Ross, Freeway. Rien d’autre et surtout pas un rappeur bedonnant. En janvier 2014, après quasiment quatre ans de bataille acharnée engagée devant toutes les juridictions possibles du pays, Rick Ross fut finalement contraint de battre en retraite et de laisser son homonyme continuer de creuser son sillon sur les scènes du monde. « William Leonard Roberts n'est pas un imposteur ayant cherché le profit en utilisant simplement le nom et la réputation de Rick Ross. William Leonard Robert a construit un univers musical propre en s'appuyant sur la mise en scène de récits originaux », avait alors statué le juge Roger Boren de la Cour de justice de Californie. Pour Rick Ross, le vrai, cette défaite fut vécue comme un véritable camouflet, un échec terrible, la consécration d’une perte d'identité. D’un vol. Aujourd’hui, lorsqu’il évoque cette affaire, Rick Ross tonne et peste. Son ton nasillard se boursoufle d’aigreur. Mais après quelques minutes à échanger sur le sujet, voilà ce qui finalement filtre du discours de Rick Ross : ce dernier n’aurait en réalité jamais dit non contre l'emprunt de son nom par le rappeur s’il avait eu quelque chose en échange. « J'aurais pu devenir le tour manager de Rick Ross, j'aurais pu être son consultant », souffle-t-il. Ross aurait tout accepté en échange d’un boulot au service de la star. Normal, depuis sa libération, le bonhomme est sans-le-sou. Les tee-shirts qu'il vend à la volée lui permettent aujourd'hui de gagner un peu d’argent.

Rick Ross propose ses nouveaux produits partout où il passe. Dans une école de South Central donc, mais aussi dans un restaurant de Carson quand il s'arrête pour un casse-croûte, un open mic à Inglewood ou encore lorsqu'il débarque chez un rappeur coréen installé à Los Angeles qui ne jure que par lui et son histoire. Il lui arrive aussi de proposer ses tee-shirts dans des endroits plus formels, dans une église ou une salle de classe. Depuis quelques temps maintenant, Ross s'emploie à faire le récit de son parcours pour dénoncer les ravages de la drogue et les dangers que représente la vie d'outlaw. Classique. « Ma vie est faite de leçons, lénifie-t-il. Je suis entré dans le business sans réfléchir. Il faut que les jeunes aient un recul critique sur eux-mêmes. » La télévision n’a pas tardé à s’intéresser à lui. Son histoire, le clash avec Rick Ross, voilà qui fait une recette alléchante pour attirer l'audience. Enfin, alors que le dealer pensait pouvoir détailler de la manière la plus concise et sérieuse possible les différentes étapes de sa vie, ce dernier s'est plusieurs fois retrouvé à jouer les bêtes de foire en récitant par cœur la recette de sa vie : celle du crack. Cela dit, ces passages sur les plateaux ne sont jamais inutiles. Plus il s'affiche, mieux Rick Ross peut vendre sont histoire et réinvestir d'une certaine manière les fruits de ses faits d’armes. Une stratégie qui prend forme peu à peu : en juillet dernier, Rick Ross publiait un livre sur son histoire, « Rick Ross, The Untold Autobiography ». Mais, plus que les librairies, c’est le cinéma que Freeway cherche aujourd’hui à investir. Il y a quelques mois, le réalisateur Nick Cassavetes (John Q, Alpha Dog) l’a approché pour discuter d’un éventuel biopic. Ensemble, les deux hommes ont rédigé une ébauche de scénario. Un projet qui, pour l'instant, est bloqué en l'état. Les producteurs sont difficiles à convaincre. Rick Ross en sourit : « J'étais un expert du trafic de drogue. Je savais comment vendre de la drogue à Compton, à Watts, dans tout le West Side, dans la jungle. Et tout le monde me connaissait. Mais quand il s'agissait d’Hollywood, je ne connais pas bien toutes les règles. » Caméléon de nature, Rick Ross saura trouver un moyen pour parvenir à ses fins. En attendant, le type continue de vendre des tee-shirts. Il achète des lots a cinq dollars l'unité et les revend à quinze ou vingt. Et le principe est toujours le même : pour s’assurer de ramasser, Ross réinvestit toujours. On ne se refait pas.

Par Raphaël Malkin, à Los Angeles
Photographie par Vincent Desailly
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rodrigo
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